
Voilà un texte que j'ai fait publier dans le Concordia Français, tirage de juin 2005.
Errance
À peine les pas rapides et silencieux sur le trottoir, et aussi un certain silence dans une cacophonie de sons. Une image qui glisse et qui s'oublie dans le regard des autres; menue, noircie par l'absence, une impression de déjà-vu, rien de plus excitant. Je n'ai pas d'appartenance, rien de patriotique qui me pousse à sourire, rien de fraternel qui me mène aux éclats si faciles, autour. L'air opaque d'un mauvais rêve ou, non, plutôt d'un rêve tout court; un semblant de saisissement du temps, dans la main qui s'agite, qui suit le mouvement de la hanche, comme une course contre l'impossible. À contre-courant, des frôlements d'épaules et je me retourne; derrière, rien de plus qu'à l'avant. Des visages marqués par les couleurs névrotiques de la rue. Une peinture ratée; celui qui aurait voulu trouver la muse, celle qui n'est jamais venu. Un portrait abstrait de celui que je voudrais voir. Je le cherche, sans jamais le trouver. Et ce sentiment de presse, d'anxiété. Le monde ne peut pourtant pas de dissiper entre les doigts. Il est quelque chose de tangible et de présent.
Des parures sur le sourire des gens, tout autour. Un peu de musique, comme dans les vues, dirait-on. Image parfaite d'une manipulation intelligente, elle s'enchaîne avec grâce et danse. Et alors? Une errance comme un soldat qui n'est jamais revenu de la guerre.
Et ce silence qui persiste dans l'arrêt des choses. Minuscule, rien à voir avec ces bruits sourds, lours, qui s'imposent comme un gros homme dans un espace ridicule. Je me faufile dans ces lacunes auditives pour mieux écouter peut-être ou pour mieux fermer les yeux sur ces visions frénétiques d'une vivacité trop accrue, pour un soldat qui n'est jamais revenu de la guerre.
Au bataillon mes amis, que je joue du coude, et que les tranchées se creusent au milieu des corps. Tout au bout, peut-être que je le verrai. Avec délicatesse, et avec un tristesse sincère, je lui tiendrai la main. Derrière tous ces rideaux épais de sentiments poisseux, et pesants, je prendrai le tissu avec délicatesse et l'ouvrirai enfin sur le spectacle d'une vie attendue. Et alors, il y aura la joie comme la clarté naïve. Et nous serons bien, deux enfants étendus sur le foin coupé. Murmures... les histoires du monde à nos oreilles, près du néant, comme le paradoxe, près du paradis de dentelles.
Hélas, la mémoire n'oublie pas les blessures d'un champ de bataille. Une douleur dans le corps; un papillon qui s'envole, une aiguille dans la chair. Tous deux incarnant la vivacité et la surprise. Voilà, voilà que dans cette main, celle qui cherche la douceur, mes doigts se referment en poing d'abandon. Où es-tu donc, visage éphémère? Celui qui disparaît alors que ma paupière se referme?
Acteur absent au beau milieu d'une opérette frivole. Des lignes qui s'échappent de ma bouche, que je régurgite sans comprendre leur portée. Des beaux discours et une politesse blanchie par le conditionnement: "Oh non, mon cher, est-ce vrai? Et votre femme?" Au diable l'étiquette! Ce n'est pas ce que je veux dire! Ce n'est pas mes mots! Je les retiens à deux mains; mes lèvres ensemble comme deux soeurs dans un cloître. Je n'ai pas besoin de prières, ni de morales de fin de siècle. Non... une prose peut-être ou une lettre d'une amante perdue. Mais il vaut mieux se taire car le bonheur passe comme une ombre dans les mots. Il vaut mieux le retenir, dans un mutisme heureux. Qu'en dis-tu, Celui Que Je Cherche?
Si Dieu existe, il est musicien. Parce que le monde est un orchestre chaotique, j'essaie de discerner les vérités qui le composent. Mes mains dans la terre, mes ongles sur les rochers... Je fouille les parcelles de gens, d'odeurs, de bruits. Et j'erre dans ce tout, cette vie qu'Il m'a donnée, comme un soldat qui n'est jamais revenu de la guerre.
Maintenant, au bout des toutes choses, je m'arrête. Il n'y a plus rien, une douceur enveloppante qui berce mes membres avec un souffle léger. Et tu n'es pas là. Rien d'autre; moi, et ce vertige. Je m'affale, je laisse ma place à quelqu'un d'autre. Je t'ai cherché dans cette tapisserie complexe. Chaque fils, chaque couleur jouant comme un obstacle diaphane entre toi, et moi. Je pourrais crier à l'injustice, hurler Sa cruauté et jouer cette victime que tous plaignent mais ne réconfortent pas. La pitié ne m'intéresse pas, comme les fins heureuses. Une chance illusoire qui s'est faufilée devant moi, dans la foule mouvante. Elle m'a écarté de ce bonheur, dans les foins. Aucune lumière, aucun rêve. Suis-je lucide?
Comme un soldat qui n'est jamais revenu de la guerre, j'erre, me meut avec fluidité dans cet espace. Asbent, ailleurs, on ne me retient plus.
Tu ne m'as pas retenu, je ne t'ai pas retrouvé.
-Droits Réservés Annie-Pierre Fauteux 2005-
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